Un chemin en terre, Un chemin en tête

Un regard écologique du voyage

Un chemin en tête, deux chemins possibles en terre de France le 7 mai 2017

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J’ai commencé à écrire un post sur l’écologie en Inde, mais rien à faire, même loin de la France, je n’arrive pas à me concentrer sur autre chose que ce qui se joue en ce moment dans notre pays.

Au lendemain du premier tour des élections, j’ai ressenti ce que décrit Daniel Schneidermann dans sa chronique matinale .

Voyager, c’est aussi mesurer la chance que l’on a de vivre dans un pays tel que la France. Difficile d’évoquer toutes ses richesses ; je pense d’abord à la beauté de ses paysages, de ses villes et villages, à la clémence de son climat, à la diversité de sa culture (régionale, culinaire, architecturale, accès aux livres, aux films, etc.),… et au droit de vote (même si ce système montre ses limites et serait certainement à remettre en cause, mais faute de mieux il a quand même le mérite d’être là étant donné le nombre de pays soumis à une dictature par ailleurs).

J’aimerais pourtant aussi pouvoir penser à la France comme un pays accueillant, avec des habitant/es généreux/ses, souriant/es et prêt/es à aider … En voyageant, je suis tellement touchée par toutes nos rencontres, souvent de quelques instants, à tous les « bienvenue en Indonésie/ Thaïlande / Laos / Inde etc. » que nous avons reçus, à ces sourires qui vont droit au cœur. Je repense à cette rencontre il y a quelques jours dans une rue de New Delhi, près de notre hôtel, un cordonnier de rue (assis sur un minuscule tabouret au sol, avec une non moins minuscule caisse à outils) repère immédiatement mes sandales dont une lanière cassée pend misérablement sur le côté. Il me fait signe qu’il peut me la réparer mais on a nos gros sacs-à-dos et on est fatigué par nos 10 heures de bus, je lui répond « pourquoi pas, mais plus tard ». Le lendemain, il me refait un signe, j’hésite (je suis un peu malade et me dis intérieurement qu’il ne peut rien faire contre une lanière cassée) mais devant son insistance, j’accepte. En 5 minutes, avec 3 fois rien, il me répare très efficacement ma chaussure (le système D indien, le fameux « jugaad »).

Il me la rend avec un sourire et nous demande :

– First time in India ?

– Yes

– Welcome ! (avec un immense sourire)

Le contraste entre nos situations me semble hallucinant : nous, les voyageurs d’une année, sommes si riches (en argent) comparés à lui, le budget moyen d’une de nos journées doit représenter davantage que  ce qu’il gagne en un mois; mais nulle trace sur son visage de jalousie ou d’amertume, seul un sourire de bienvenue et de fierté d’avoir réparé la chaussure d’une voyageuse initialement sceptique et hésitante, en moins de 5 minutes, grâce à son habilité. A ce moment comme à bien d’autres durant notre voyage, je ressens la grâce de notre commune humanité qui nous relie.

Certains Français ne voient-ils pas d’ailleurs que le « luxe » de nos vies (nos machines à laver, nos téléviseurs, nos vêtements, nos smartphones, les (trop) nombreux jouets en plastique de nos enfants, etc.) ne sont possibles que parce que des personnes vivant sur la même planète que nous et aspirant pas moins que nous à une vie meilleure, travaillent dur en Asie pour des salaires misérables à fabriquer la majeur partie des objets qui nous entourent ? Que ce sont des « étrangers », ces « autres » justement qui participent à notre richesse et à notre confort ?

J’aime mon pays mais je n’ai jamais pensé qu’il m’appartenait, ni ressenti la moindre « fierté » à son égard, j’y pense plutôt en terme de « chance ». En effet, je peux ressentir de la fierté pour quelque chose que j’ai accompli moi-même ou peut-être si, étrangère de naissance, j’avais « choisi » ce pays et m’y étais installée. Mais comment ressentir de la fierté quand seul le hasard de ma naissance, dans la loterie des millions d’êtres humains débarquant sur notre planète chaque jour, a fait que je suis née en France plutôt qu’ailleurs ? Qu’est-ce qui me différencie vraiment de cet Indien vivant dans une très grande pauvreté et cherchant de quoi nourrir sa famille ? Uniquement le fait qu’à la loterie des naissances j’ai attrapé un « bon » numéro et lui un autre numéro, comment dire, plus difficile.

Est ce que les êtres humains qui traversent un continent entier ou une mer méditerranée meurtrière (fuyant la guerre qui l’est encore davantage) pour rejoindre notre pays et arriver à s’y installer ne méritent pas davantage le respect que le mépris ? Est-ce que les Maghrébins venus en France dans les années 50-70 qui ont contribué par leur travail à la reconstruction de la France ne méritent pas également le respect plutôt que le rejet ?

Comment se fait-il qu’une femme comme Le Pen arrive à inverser à ce point la valeur des choses dans l’esprit de bon nombre de nos concitoyen/nes ? Celles et ceux qui votent pour le front national pensent-ils réellement que taper davantage sur des étrangers ou d’autres Français d’origine étrangère, leur donnerait à eux un meilleur avenir ? C’est sans doute moins compliqué que de combattre les paradis fiscaux (comme le dis justement Thomas Piketty dans cette tribune sur Libération) ou la profonde injustice qui fait que 8 hommes dans le monde puissent être aussi riches que la moitié de la planète ?!

(et pour ce qui est de la France : 21 personnes aussi riches que 40% de la population)

Notre histoire nous montre que le fascisme n’arrive pas du jour au lendemain, mais plutôt qu’il s’installe progressivement d’abord au niveau des idées, puis de plus en plus au niveau des actes.

C’est la fameuse grenouille de la fable comme le rappelle bien Marine Tondelier sur Reporterre : « si on la plonge dans l’eau bouillante, elle en sort d’un bond. C’est ce qui s’est passé à l’élection présidentielle de 2002 avec un sursaut collectif au deuxième tour. Mais si on la plonge dans l’eau froide et qu’on fait monter la température progressivement, la grenouille ne se rend compte de rien et meurt ébouillantée. C’est ce qui nous arrive. »

En 2002, j’ai voté Chirac au 2ème tour et ne l’ai personnellement pas du tout regretté, contrairement à plusieurs de mes ami/es et proches. Bien sûr que je n’attendais rien de ce mandat, bien sûr que mon vote n’était pas destiné à Chirac. Mais je n’ai jamais eu le sentiment que mon vote avait été « récupéré » car je n’avais aucune illusion : s’il avait été élu avec beaucoup moins de voix, cela n’aurait absolument rien changé à sa politique sur les 5 années suivantes j’en suis sûre. En 2002, l’urgence pour moi était de barrer la route fermement au front national et je considère que c’est ce à quoi mon vote a contribué, je n’en attendais rien d’autre.

Maintenant, en 2017, il me semble à nouveau indispensable de barrer encore la route à ce parti xénophobe. Bien sûr que je comprends le raz-le-bol de mes concitoyens/nes. Bien sûr que l’on ne peut pas fermer les yeux sur les 15 années qui se sont écoulées où tout  semble aller en empirant (l’urgence écologique, la perte d’envie d’avenir en France, le chômage, etc.). J’écris « semble » car en même temps, il y a un mouvement profond et positif qui s’installe, incarné selon moi par des mouvements tels que les Colibris  ou Alternatiba. Le succès du film Demain témoigne de l’aspiration d’une partie de nos concitoyens/es à un autre vivre ensemble et à un autre rapport à la Terre.

Bien sûr que cela va trop lentement mais comment envisager (accepter ? renoncer ?) une seconde que nous puissions nous retrouver avec l’extrême droite au pouvoir en France ? Comment supporter que Le Pen puisse bénéficier de plus de 20% de voix françaises (ce qui est déjà beaucoup trop) ? Comment oublier notre Histoire ? celle pas si lointaine de nos grands-parents ? Si on veut continuer à œuvrer pour une France plus juste, pour une planète suffisamment vaillante capable d’accueillir notre humanité, alors, pour moi, l’urgence (dans l’urgence) devrait être de combattre avec toute notre énergie l’arrivée de Le Pen aux manettes de notre pays.

Olivia, publié le 30 avril 2017 depuis Athènes.

En complément, deux liens :

 

 

 

3 Commentaires

  1. Voila une page qui fait plaisir à lire 🙂
    Avoir un regard sur la France depuis l’étranger, et surtout depuis des pays aux conditions de vie nettement plus précaires, relativise les « difficultés » dont beaucoup se plaignent.

    Merci pour la générosité de ce beau texte.

  2. Et voilà un commentaire qui me touche, merci.

  3. Merci pour ce regard et cette analyse fine d’une situation complexe

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