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Un regard écologique du voyage

Sahainan, « woofing » dans une ferme de permaculture, au nord de la Thaïlande

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Nous arrivons à la ferme le soir, il fait déjà nuit (dès 18h), après avoir passé plus de 8 heures dans un bus depuis Chiang Maï. Shen, son mari et son petit garçon sont venus nous chercher en face du 7/eleven situé dans ce petit village du nord de la Thaïlande, tout près de la frontière laotienne, où le bus nous a déposés. Je me demande intérieurement si nous serons les seuls « volontaires » ou bien s’il y aura d’autres personnes que la famille de fermiers ?

J’avais en effet envie de sortir des sentiers touristiques pour tenter une petite aventure (à l’intérieur de la grande) en nous engageant comme volontaires dans une ferme en permaculture, trouvée par internet. Il y a pas mal de lieux alternatifs et/ou écologiques en Asie mais ceux qui font appel à des « volontaires » sont souvent initiés par des occidentaux. J’ai plutôt cherché un lieu créé et organisé par des habitants du pays.

Ce séjour de 10 jours (du 28 novembre au 7 décembre, fin de notre visa thaïlandais) clôt ainsi notre mois passé dans ce pays si facile pour les voyageurs.

Arrivés dans la ferme de Sahainan (qui signifie « les amis de Nan » (du nom de la rivière)), nous faisons la connaissance d’un Italien, une Danoise, une Malaisienne, un Argentin et deux Américaines. La majorité des personnes restent entre 1 et 2 semaines sur place. Durant les 10 jours passés là-bas, nous verrons ainsi partir et arriver des jeunes volontaires en provenance de partout (USA surtout mais aussi Ile Maurice, Brésil, Égypte, etc.).

Cette ferme de 3,5 hectares a été créé il y a 2 ans par un couple Thaïlandais-Malaisien. Shen et Sandot ont choisi de laisser leur ferme familiale près de Paï pour s’installer dans un endroit isolé et plus calme. En effet, de plus en plus de monde venait dans leur ancienne ferme située à proximité de Paï, une ville très prisée de pseudo rasta et autres touristes.

Nous appréhendions un peu de rencontrer ce que j’appelle des « perchés » mais non, les gens sont sympathiques, « normaux » (mais que signifie la « normalité » ?) et aspirent simplement à une vie plus en lien avec la nature, cherchant une autre voie à notre société de consommation.

Quand on arrive dans un lieu tel que Sahainan, on peut en effet légitimement se demander, au regard de nos critères dits « modernes », si les propriétaires et les hôtes de ces lieux ne sont pas un peu fous. Mais d’un autre côté, si nous essayons de prendre un peu de recul vis à vis de nos sociétés de consommation à outrance, de gaspillage, d’individualisme et de « stress », on peut considérer sincèrement  celui des deux modes de vie qui est le « plus fou ».

Les principes de la permaculture (affichés dans la « class-room ») :

Pour simplifier, on pourrait dire que la « permaculture » est une forme d’agriculture biologique, qui cherche à recréer un écosystème, en s’inspirant de la nature, où chaque élément est interconnecté aux autres (par exemple les poules mangent des restes d’alimentation humaine et donnent des œufs consommés par les humains ; les déchets végétaux de la ferme sont réutilisés en compost pour enrichir la terre du potager nourricier ;etc.). Chaque élément est à sa place et a été « pensé » en amont (en fonction de la terre, du soleil, du sens du vent, de l’origine de l’eau, etc.). La permaculture permet des récoltes abondantes, dans le respect de la terre et des êtres vivants, tout en étant économe en énergie, y compris l’énergie humaine (par exemple, les distances à parcourir sont pensées en amont et le potager se situe à proximité de la cuisine). (*) voir en fin d’article ci-dessous les références d’une étude intéressante menée à ce sujet à la ferme du Bec Hellouin, en partenariat avec l’INRA.

Enfin bref, faisons un peu le tour de ce lieu atypique situé à 30 minutes à pieds de la première connexion internet :

Le cœur de la ferme est le lieu de vie de Shen, Sandot et leur petit garçon surnommé « Jonklui » (ce qui veut dire « écureuil » en Thaï) ou plus couramment et simplement « Jon » d’un an et demi. La construction comporte une cuisine de plain-pied où Shen prépare chaque jour des mets délicieux et étonnamment très variés en utilisant les légumes et fruits du jardin ainsi que du riz en partie acheté (la ferme n’est pas encore autonome pour cette céréale – qui constitue la base de tout repas en Asie – mais n’est pas loin de le devenir) ainsi qu’un petit bureau avec ordinateur. A l’arrière, se trouve leur chambre construite sur pilotis, avec une moustiquaire et quelques malles. Tout à côté, leur salle d’eau « WC + « douche » ainsi qu’un potager.

J’ai beaucoup aimé faire la cuisine avec Shen, découper le gingembre, faire la pâte à pain qui permettra ensuite de cuire les tortillons sur des morceaux de bois au-dessus du feu, préparer des tartes à la figue ou à la noix de coco, découper la papaye, le melon, les bananes, pour les salades de fruits, etc. Tout est cuit au feu de bois et cela donne une saveur incroyable aux aliments préparés.

A Sahainan, on retrouve les priorités de l’humanité : en premier lieu, l’accès à l’eau. Ici, il y a « l’eau courante » : l’eau provient d’une source éloignée d’un kilomètre; elle arrive dans une réserve qui fait un peu office de « château d’eau » puis est distribuée dans chaque « toilettes » et cuisines.

L’accès à l’eau, c’est aussi celui nécessaire aux cultures : plusieurs points d’eau ont été créés, avec un ensemble de petits canaux permettant selon les besoins d’irriguer les cultures, en particulier celles du riz. De jolies passerelles les enjambent et de nombreux petits chemins permettent de passer d’un lieu à l’autre.

Il y a une deuxième « cuisine-salle à manger » qui sert de lieu de vie pour les volontaires et où se prennent la majorité des repas.

La « class-room » où sont donnés les cours théoriques de permaculture principalement par Shen tandis que la pratique est surtout dispensée par Sandot. Les enfants aimaient bien s’y retrouver et faire leur « homeschool » quand elle n’était pas occupée.

Et puis, bien sûr, il y a toutes les différentes « huttes » où dorment les volontaires et celles dans lesquelles on peut se laver et aller aux toilettes ; ici notre « chambre » :

Et partout des plantations comestibles (bananiers, manguiers, riz, haricots, courges, « herbes » (coriandre, gingembre, citronnelle, etc.) qui se mélangent à la nature et au bambou omniprésent.

 Plant de citronnelle                                              Plant de gingembre  

La ferme est accessible aux volontaires qui, moyennant 200 Bath (5€) par adulte et 100 Bath par enfant et par jour ainsi qu’un coup de main quand il y a besoin, sont logés et nourris. Par ailleurs, des cours de permaculture sont dispensés tous les 1er au 10 de chaque mois, moyennant 200 euros par personne.

Le « woofing » (World-Wide Opportunities on Organic Farms) est un concept, un peu dans le même esprit que le couchsurfing, qui a pu se développer grâce à Internet. Il s’agit de travailler dans une ferme (normalement biologique) ou même dans le cadre de la construction d’une maison écologique, en échange du gîte et du couvert. Parfois une petite participation financière (comme à Sahainan) est demandée auprès de volontaires, parfois la participation est plus élevée et dans ce cas, cela peut être assimilé à une donation (en temps et en argent) pour un projet écologique ou social. Tout comme le couchsurfing, le woofing favorise la rencontre et le partage de savoirs.

Lors de notre séjour, la télévision Thaïlandaise est venue de Bangkok durant deux jours effectuer un reportage sur Sahainan.

Ici le film (durée 40 minutes) : Film Sahainan (Le film est très beau, les images et cadrages bien soignés, la musique étudiée; il permet de découvrir mieux les lieux. A noter malheureusement, qu’il ne présente que l’œuvre d’un homme, Sandot, alors que nous avons de notre côté constaté que c’est davantage l’aventure d’un couple, d’une famille où chacun est complémentaire. Dommage… mais ce n’est bien sûr pas propre à la télévision Thaïlandaise, cette vision « masculino-centrée »)

Nous avons avons visité une école construite par les villageois et en partie subventionnée par Shen et Sandot.  Cette école a quatre ans et possède trois niveaux. L’objectif est de permettre à chaque enfant d’accéder à une éducation tant théorique que pratique et de mieux comprendre l’environnement dans lequel il vit. Deux enseignantes du village tiennent chacune une classe. Un moine qui s’est établi ici donne des cours d’anglais et enseigne dans la 3ème classe.

Ensuite nous avons partagé un repas délicieux, constitué de plusieurs plats différents aux saveurs spécifiques.

Sur les murs de la bibliothèque de l’école, de belles peintures et des textes en thaï. Une phrase en anglais signifiant : « Au début, sept familles ont décidé de s’installer près d’une rivière paisible nommée « Nan ». Dans la forêt, au milieu des montagnes, vivent des personnes de la communauté « Huag-Pan » , en lien avec l’esprit de la nature. Ils veulent garder leur esprit et leurs mains pour les prochaines générations, pour la terre qu’ils chérissent. »

La « machette » est l’outil indispensable dans ces contrées. Sandot dit qu’il n’a besoin que d’elle pour construire l’ensemble des « cabanes » qui parsèment son domaine et tout ce dont ils ont besoin pour vivre. A partir du bambou, sont en effet fabriqués : des cabanes, des cuillères, des tasses, des paniers, etc.

Le soir de la venue de la télévision, nous avons mangé autour du feu. Le bambou sert même de contenant pour faire cuire le « sticky rice » : un dessert sucré au lait de coco.

Je ne sais pas trop quoi au juste je suis venue chercher ici, mais j’y ai trouvé un environnement paisible, beau et nous avons rencontré une famille touchante qui a fait un choix de vie certes radical mais dans lequel elle s’épanouit.

Nous avons aussi trouvé une belle chaleur humaine avec la rencontre de tous les volontaires en provenance de tous les continents.

Étonnamment, ce qui m’a le plus manqué, en retrouvant la « modernité » après ce séjour, ce sont les nuits passées dehors et les levers de soleil. La nuit, confortablement installés sur nos matelas, bien protégés par nos moustiquaires, il n’était pas rare que je me réveille et écoute avec délice les multiples bruits de la nature environnante.

Olivia, le 19 décembre 2016, publié depuis le Laos

Pour en savoir plus :

Le site de la ferme de Sahainan : Ferme de Sahainan

Une bonne introduction à la permaculture (film de 17 minutes) ici : Introduction à la permaculture ;

dans la ferme du Bec Hellouin  également centre de formation : La ferme du Bec Hellouin

A noter que dans cette ferme, une étude a été menée sur trois années, avec l’INRA, afin de mieux connaître la performance économique du maraîchage en permaculture. L’étude permet de démontrer que « la mise en œuvre des principes de la permaculture et du micro-maraîchage bio-intensif permet de produire de façon suffisamment importante sur une très petite surface, cultivée essentiellement à la main, et de dégager ainsi un bénéfice suffisant pour assurer un revenu correct à une personne ayant un statut agricole, avec de conditions de travail satisfaisantes. » Rapport final d’étude INRA au Bec Hellouin

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  1. Ping : Deux rencontres et lieux inattendus, en lien avec la nature, Thaïlande (Isan) |

  2. Ping : Quand un arbre tombe, on l’entend, quand la forêt pousse pas un bruit (Partie 1) |

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